Entretien avec Adina Pintilie

Lorsque nous avons rencontré la Roumaine Adinia Pintilie au Transilvania Film Festival de Cluj, quatre mois après son Ours d’or à la Berlinale pour son tout premier long métrage Touch Me Not (un film à mi-chemin entre fiction et documentaire qui remet en question « nos idées préconçues sur le corps et l’intimité »), celle-ci avait tellement à cœur de raconter et éclaircir son projet que, une fois passées les présentations, nous n’avons pas eu l’occasion de l’interrompre pour lui poser… une seule question lors de nos 30 minutes d’entretien. Rencontre avec une passionnée, dont le long métrage sort ce mercredi 31 octobre en salles…

 

Des réactions intenses

Je suis soulagée que vous ayez vu le film avant que nous fassions cette interview, parce que dès les premières projections à la Berlinale, les rumeurs les plus folles ont couru à propos du film. Certaines personnes qui ne l’avaient même pas encore vu racontaient que l’on vidait littéralement les salles, que les gens se levaient en masse. C’est faux, il n’y a pas eu plus de départ que pour d’autres films. Ce qui est vrai, en revanche – et je le sais parce que c’est lui-même qui me l’a raconté – c’est qu’à l’une des projections de presse berlinoise, Giona A. Nazzaro de la Semaine de la critique de Venise s’est engueulé avec un autre journaliste, et ils se sont presque battus. Lors de la scène ou Christian apparaît pour la première fois, cet autre journaliste s’est moqué de lui de façon ouverte et très irrespectueuse. Heureusement Nazzaro est un farouche défenseur du film.

Touch Me Not est un processus de réflexion, un film de recherche. Ce film n’a pas un message, il ne s’agit pas d’un manifeste, il n’y a pas de réponses toutes prêtes. Je pense que c’est pour ça que le film suscite des réactions aussi intenses, car le dialogue fonctionne forcément de manière subjective: telle ou telle personne du film va déclencher ou réveiller en nous quelque chose de personnel, comme un miroir. Et comme il est d’ailleurs dit dans le film: « Toutes les émotions sont les bienvenues », il est permis de réagir de différentes manières à cela. Cela veut dire que je comprends l’inconfort qu’il peut susciter. Il n’y a pas de bonne ou mauvaise réaction.

Alors que les réactions des critiques ont été très tranchées, les retours du public sont très chaleureux. Hier avait lieu la toute première projection du film en Roumanie, et après la projection, une femme s’est approchée de moi. Elle avait une lueur dans les yeux, on ne savait pas si elle allait se mettre à rire ou pleurer. Elle a posé sa main sur mon bras, et c’est quelque chose que les gens qui veulent me parler du film font beaucoup, hormis les critiques (rires). Les gens viennent nous parler en se mettant très proche de nous car, une fois le film vu, ils ont l’impression de nous connaître intimement. Cette femme m’a regardé dans les yeux et m’a dit : « Je dois vous révéler quelque chose… Je SUIS Laura ». Comme nous manquions de temps à ce moment-là, je lui ai demandé de venir participer au débat public que nous organisons demain autour du film. Elle m’a répondu qu’il lui était impossible de parler de cela en public. Elle souhaitait simplement exprimer sa gratitude de s’être sentie pour la première fois représentée à l’écran. Et hop, elle est partie. Nous avons eu beaucoup de retours de la sorte.

Fiction et documentaire

Ce n’est pas de la fiction, ce n’est pas du documentaire, mais ce n’est vraiment pas un film expérimental non plus (rires), surtout quand on compare avec l’histoire esthétique de ce qu’on appelle véritablement cinema expérimental. Mais c’est une recherche qui se situe à la lisière très floue entre fiction et documentaire. Touch Me Not est une création collective et les personnes impliquées sont toutes cocréatrices. Même si la barrière de la langue était un vrai défi. Ce sont des personnalités fascinantes, ils ont tous des points de vue très progressistes sur l’intimité, qui va encore au-delà de ce qui est dans le film. C’est d’ailleurs pour cela que je tiens autant que possible à présenter le film en leur présence. A Berlin il n’y avait pas de discussions avec le public après les projections, mais ici au Transilvania Film Festival, j’ai demandé à ce qu’ils m’accompagnent tous pour partager leur expérience et leur point de vue avec le public.

Nous tous qui étions impliqués dans ce film souhaitions remettre en question nos propres idées préconçues sur le corps et l’intimité. Nous avons entamé un processus de réflexion et d’ introspection, et nous invitons le spectateur dans cette réflexion, comme dans un dialogue. Car nous n’avons pas de réponse définitive à enseigner. En présentant le film, je raconte souvent que quand j’avais vingt ans, j’étais persuadé de tout savoir sur le sexe : l’intimité, le désir ou la beauté. Mais aujourd’hui j’ai 38 ans, et j’ai énormément dés-appris depuis. La vie ma prouvé que la réalité était beaucoup plus complexe que ce que je croyais savoir et qui m’avait été appris par la société, mon éducation, ma famille, la vie en communauté. J’ai réalisé que je ne savais rien en réalité. J’ai découvert que les gens peuvent interagir avec les autres dans l’intimité de façon complètement inattendue, j’ai découvert que la beauté peut revêtir des formes très loin des critères les plus normatifs. C’est un film sur l’intimité bien sur, mais de façon implicite, c’est un film sur le corps.

Casting et thérapie

Lorsque je me suis lancée dans ce projet, la première étape a été de réunir les personnes que l’on verrait dans le film. Il ne s’agissait pas vraiment d’un casting, mais je tiens à ne pas trop en révéler sur cette étape. Le cinéma est un médium qui sous-entend un dialogue. Un dialogue au sens figuré, car si je filme quelque chose, c’est dans le but que cela soit vu par quelqu’un. Je voulais que les personnes du film possèdent une très forte motivation à l’idée de partager avec le spectateur. Je cherchais également des personnes capables de partager au point d’être d’une honnêteté inconfortable. S’autoriser à être vulnérable, c’est une force, ça donne un grand pouvoir. Je leur ai demandé des journaux filmés, puis des exercices autour du corps, filmés également. Par exemple ils devaient chacun écouter un morceau qui comptait beaucoup pour eux, et laisser leur corps réagir à cette musique, parce qu’on a tous énormément de bagages affectifs dans nos corps.

Nous avons travaillé avec plusieurs consultants et psychothérapeutes. Il y a une part de thérapie dans le film, mais pas du tout dans le sens où il y aurait un quelconque problème à résoudre. Vouloir à tout prix soigner les gens, ce qui sous-entend qu’on les classe parmi les malades, c’est l’une des pires choses que l’on puisse faire. En anglais on dit que lorsqu’on suit une thérapie, you relearn to relate. (on réapprend à se connecter, ndlr). S’il y a de la thérapie dans Touch Me Not, c’est au sens d’espace de réflexion sur soi. La peur de trop se livrer, d’affronter ses peurs, fait partie intégrante du processus. Il nous a fallu identifier cette peur pour la dompter. Parfois quand on a peur du regard des autres, on redoute en réalité ce que l’on pourrait laisser échapper sur soi-même.

Écriture et mise en scène

De la même manière que nous avons cherché à travers ce film à nous défaire de nos préjugés sur l’intimité, nous avons tenté de défaire ceux sur le cinéma. Nous avons essayé de chercher un moyen organique de transcrire cette recherche, c’était indispensable. Il fallait trouver le langage cinématographique adéquat pour retranscrire cette recherche, pour la rendre accessible au public. Le film a commencé de façon très libre, il a fallu l’argumenter, l’intellectualiser.

Puisque l’on était dans une invitation au dialogue, il fallait que le quatrième mur demeure fluide en permanence. L’idée était donc que de temps en temps, les personnes puissent se mettre à s’adresser directement à vous, spectateur. A la base, on avait utilisé un prompteur. Les personnes s’exprimaient alors directement face à la caméra et c’était selon moi un bon moyen de maintenir un lien émotionnel. La caméra n’apparaissait alors pas du tout à l’image. Or, au montage, on s’est rendu compte que ces irruptions de monologues face caméra avaient le résultat opposé, cela nous sortait de l’expérience et créait de la distance.

Je me suis beaucoup demandé d’où venait cette impression. J’ai fini par comprendre qu’en tant que spectateurs de cinéma, nous sommes inconsciemment habitués à lire et à comprendre certaines images. Même face à un documentaire, nous avons ce réflexe inconscient de regarder un film en le plaçant dans une bulle dont nous sommes exclus. On peut s’identifier, on peut s’émouvoir, mais nous ne sommes pas dans cette bulle pour autant, c’est une autre expérience. Je cherchais à faire exactement l’inverse, à inclure le spectateur dans cette bulle. Je voulais que le film offre un accès privilégié à la vraie vie de vraies personnes qui veulent dialoguer. C’est pour cela que dès le début, je montre la caméra à l’écran. D’outil, la caméra devient alors un relais entre le film et le spectateur.

Au-delà du film

Il y a plusieurs choses que l’on n’a pas pu inclure dans le montage final. J’imagine un projet multi-plateforme autour des différents matériaux que nous avons. Je ne veux pas trop en dire mais il est possible que l’on poursuive ce travail et que l’on fasse plusieurs films avec ce que l’on a déjà et ce que l’on va créer en chemin.

Entretien réalisé par Gregory Coutaut

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