Entretien avec Fellipe Barbosa & Clara Linhart

Domingo est une farce mordante sur des bourgeois qui se retrouvent dans leur maison de campagne tandis que Lula accède au pouvoir au Brésil. Le film est réalisé par Fellipe Barbosa (Casa Grande, Gabriel et la montagne) et Clara Linhart (qui signe ici sa première réalisation). Et celui-ci trouve un écho différent à la lumière des événements politiques brésiliens du moment… Entretien avec les cinéastes dont le film sort ce mercredi en France.

 

Quel a été le point de départ de Domingo ?

Clara : En 2007, j’ai présenté Lucas Paraizo, l’auteur du scénario de Domingo, à Fellipe Barbosa, avec qui je venais de tourner le court-métrage Baiser salé en tant qu’assistante à la réalisation. Lucas Paraizo,  un collègue de fac, cherchait un réalisateur pour son premier scénario de long métrage, écrit à l’école de San Antonio de Los Baños, à Cuba. La façon de tourner de Fellipe paraissait parfaite. Lucas lui a donc proposé le scénario. 8 ans se sont écoulés jusqu’à ce que l’on finance le film. Depuis, Fellipe, Lucas et moi avons travaillé ensemble sur d’autres filmes, notamment, sur Gabriel et la Montagne que Lucas a écrit avec Fellipe, qui l’a réalisé et que j’ai produit. Fellipe et moi avons fini par réaliser ensemble Domingo.

Fellipe : Mon point de départ, c’était pouvoir rire de la peur de la bourgeoisie pendant l’investiture de Lula de 2003 avec le recul temporel que l’on a aujourd’hui.

Le film est très coloré et séduisant, mais son ton est mordant et ses personnages parfois détestables. Comment avez-vous abordé le travail visuel pour traiter cette histoire et ces personnages ?

Clara : Nous avons travaillé avec le chef décorateur Rafael Faustini qui est originaire de la ville de Pelotas oú l’histoire se passe. Pelotas est une ville historique tout au sud du Brésil, presque à la frontière avec l’Uruguay. Comme nous venons, Fellipe et moi, de Rio de Janeiro qui a une culture très différente de celle du sud (qui a une population beaucoup plus blanche que celle du reste du pays avec des influences des « gaúchos »), c’était très important d’avoir une équipe de déco locale. Nous avons donné deux références majeures à Rafael : Cris et chuchotements de Bergman pour la densité de meubles et d’objets dans la maison et  Les Parapluies de Cherbourg pour la multitude de couleurs dans chaque pièce. Et Faustini a apporté les éléments propres à la culture gaúcha. Pour les costumes, signés par Paula Ströher, nous avions certains films d’Almodovar et Vicky Cristina Barcelona et Match Point de Woody Allen en tête.

Fellipe : Avec Louise Botkay, notre chef op, on a décidé de tourner le film en  plans séquences avec une seule optique. Cette restriction est un miroir de la limite temporelle et géographique du film, qui se passe sur une journée et dans un lieu unique. Cela nous a laissés assez libres pour modifier et retravailler chaque scène sur le plateau, prise après prise, en explorant différents chemins concernant les personnages. On a essayé de les rendre moins détestables et plus humains qu’ils ne l’étaient dans le scénario, qui était très acide et violent.

Dans quel climat préparez-vous la sortie du film au Brésil à l’aube des élections présidentielles ?

Fellipe : Le film a fait sa premiere à l’ouverture du Festival de Brasília, le festival le plus politique et le plus à gauche du pays. La séance était très interactive et comique, et les spectateurs ont beaucoup applaudit Lula quand il apparaissait. On va sortir le film le 10 janvier au Brésil, juste après la nouvelle investiture. Ça veut dire qu’on n’a aucune idée sur le climat du pays ce jour là, sauf que la population sera très partagée.

Domingo m’a évoqué en partie ce qu’a pu faire Lucrecia Martel sur La Cienaga. S’agit-il d’une de vos influences ?

Clara : Lucas Paraizo a écrit ce scenario en 2003 très influencé par La Ciénaga de Lucrecia Martel. Ce film a beaucoup marqué notre génération. C’était un style nouveau : le non-jeu des acteurs, un cinéma impressionniste. Nous pouvons citer encore Tchekhov comme une référence importante, nos personnages aussi veulent partir vers la grande ville (ici, Porto Alegre remplace Moscou) mais sont figés dans leur immobilité, leur incapacité à changer et à voir que le pays va se transformer. A la réalisation, nous avons voulu nous éloigner de la forme de Lucrecia Martel. Nous avons encouragé les acteurs à jouer sans craindre les excès. Itala Nandi, l’actrice qui joue le rôle de la matriarche, a un jeu « tropicaliste » et on adore ça.

Quels sont vos cinéastes favoris ?

Clara : Truffaut, Louis Malle, Agnès Varda, Patricio Guzmán, Pablo Larrain, et au Brésil : Joaquim Pedro de Andrade, Maria Augusta Ramos, André Novais, Kleber Mendonça Filho et Fellipe Barbosa.

Fellipe : Merci, Clara. Pour ma part, je citerais Louis Malle, Maurice Pialat, John Cassavetes, Akira Kurosawa, Joaquim Pedro, Nelson Pereira Dos Santos.

Quelle est la dernière fois où vous avez eu le sentiment de voir quelque chose de neuf au cinéma, de découvrir un nouveau talent ?

Fellipe : Hier soir, j’ai revu Le Fanfaron de Dino Risi, un chef d’œuvre dont l’originalité perdure. Il y a quelques jours j’ai vu A  Ciambra de Jonas Carpignano, un nouveau talent qui a révélé un autre nouveau talent, Pio Amatto, son inoubliable personnage principal.  À Venise c’était le film de Carlos Reygadas, Nuestro Tiempo, d’un courage sans précédent, un journal intime et violent par un réalisateur qui se permet d’être détesté. Le Kossakovsky (Aquarela) était aussi très nouveau et original. Et j’ai adoré C’est ça l’amour de Claire Burger, qui a gagné Venice Days.

Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 8 octobre 2018. Un grand merci à Vanessa Fröchen.

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